La sortie de crise à Cuba sera le fruit de l'interaction entre des acteurs qui rivalisent pour définir le sens de l'avenir. Aucun d'entre eux ne peut garantir le succès.
Cuba se trouve à un tournant historique. La dégradation sociale accumulée – crise énergétique, inflation galopante, émigration massive, érosion du sentiment social – remet en question non seulement la viabilité du modèle économique, mais aussi la capacité même du système politique à se renouveler et à maintenir sa légitimité.
Le blocus économique américain n'est pas un facteur externe mineur ; c'est une condition structurelle qui renchérit chaque décision, limite les marges de manœuvre et agit comme une arme politique utilisé d’un côté par le gouvernement cubain pour expliquer la crise et de l’autre, brandit par l'opposition pour démontrer l'impossibilité du modèle.
La question qui traverse le présent est politique. Où allons-nous ? Une ouverture démocratique est-elle possible au sein du socialisme ? L’impasse actuelle rend-elle tout changement significatif impossible ? Quels acteurs ont réellement la capacité de résoudre le conflit qui se profile ?
Cette réflexion explore - spécule - trois scénarios possibles : la continuité contrôlée, l’ouverture démocratique participative et la crise avec une rupture du consensus. Des scénarios non pas comme des compartiments étanches, mais comme des horizons qui se croisent et se contredisent.
Premier scénario :
une continuité maîtrisée, ponctuée de réformes progressives.
Le système conserve sa structure centralisée et le monopole du Parti, mais met en œuvre des ajustements économiques et sociaux pour atténuer la détérioration sans altérer le cœur du pouvoir.
Les espaces dédiés aux micro, petites et moyennes entreprises (MIPYMES) et aux coopératives sont élargis, certaines critiques contrôlées sont autorisées et une stabilité précaire est recherchée.
La participation demeure purement formelle, avec des mécanismes de dialogue limités et sans pouvoir contraignant. Les assemblées du pouvoir populaire ne servent qu'à entériner les décisions, et la population a le sentiment que sa voix n'a aucune incidence, ce qui alimente son mécontentement et par voie de conséquence, l'émigration ou le repli sur soi.
Jusqu'où peut aller la réforme économique sans déclencher des revendications politiques que le système ne pourra gérer ? L'impasse institutionnelle rend-elle toute réforme inefficace, engendrant frustration plutôt que soulagement ? L'État peut-il maintenir l'illusion de la participation ?
Deuxième scénario :
une ouverture démocratique participative.
C'est l'horizon souhaitable pour les mouvements sociaux critiques et les secteurs progressistes de l'intelligentsia et de la société civile de l'île.
Cela implique une transformation qualitative du modèle politique, avec des mécanismes de démocratie participative qui donnent du pouvoir aux communautés et aux collectifs de travailleurs.
Le dialogue entre l'État et la société civile est institutionnalisé au sein de conseils contraignants, avec des budgets participatifs, une cogestion par les travailleurs et un contrôle citoyen.
Les enjeux de justice sociale sont intégrés comme thèmes transversaux dans toutes les politiques, avec des réparations historiques, des quotas égaux, une éducation antiraciste et la socialisation des soins.
L’écologie devient une priorité stratégique : une transition énergétique juste avec des sources renouvelables décentralisées, une souveraineté alimentaire fondée sur l’agroécologie paysanne et la protection du patrimoine naturel contre les projets extractifs.
Mais qui, au sein de l'État, serait prêt à céder un véritable pouvoir à la société civile ? Le blocus ne risque-t-il pas de faire passer l'ouverture pour une concession à l'ennemi, la délégitimant ainsi aux yeux des conservateurs du Parti ? La société civile cubaine dispose-t-elle de la force organisationnelle nécessaire pour soutenir une telle ouverture sans être cooptée ni submergée ?
Les mouvements sociaux peuvent-ils formuler un projet alternatif crédible, ou seront-ils affaiblis par les tensions internes et les pressions de l'État ? Une transition démocratique est-elle possible sans que l'impasse ne s'aggrave ?
La population, épuisée par la crise, a-t-elle l'énergie politique nécessaire pour s'engager dans des processus participatifs exigeants ?
Troisième scénario :
l’aggravation de la détérioration sociale et économique, au-delà des limites de la tolérance.
Le système ne parvient pas à canaliser le mécontentement et une fracture du consensus fondamental se produit.
Manifestations de masse, répression, polarisation extrême, possible intervention extérieure ou effondrement des institutions.
La participation devient conflictuelle : les canaux officiels s'effondrent, les citoyens ont recours à des manifestations spontanées et l'État les confronte par un mélange de dialogue forcé et de répression.
L’émigration devient la seule voie d’échappatoire pour des millions de personnes, vidant les communautés et engendrant une dépendance structurelle aux transferts de fonds (remesas).
Les enjeux de justice sont relégués au second plan par la survie, et les discours conservateurs gagnent du terrain en faisant appel à « l'ordre ».
Qu’est-ce qui déclenche l’effondrement ? Une panne d’électricité prolongée ? Une crise alimentaire aiguë ? Un événement répressif qui dépasse les seuils de tolérance ?
Le blocus américain est-il le principal facteur de risque ou un bouc émissaire masquant des problèmes structurels plus profonds ?
Qui l’emporte en cas de fracture ? Les radicaux des deux camps, ou le secteur privé émergent ?
La société civile peut-elle jouer un rôle de médiateur entre l'État et le peuple, ou sera-t-elle prise au piège et submergée ? Une fracture à Cuba ne provoquerait-elle pas une catastrophe régionale, avec des vagues migratoires incontrôlables et des conflits géopolitiques ?
Les trois scénarios se chevauchent et s'alimentent mutuellement.
De 1 à 2 : Une continuité qui fonctionne pourrait créer les conditions d'une ouverture progressive, mais elle pourrait aussi renforcer les élites bureaucratiques qui ne veulent pas renoncer au pouvoir.
De 1 à 3 : La continuité est un équilibre instable ; si les réformes n'atténuent pas la crise, un événement déclencheur peut précipiter la rupture.
De 2 à 3 : Une ouverture mal gérée peut conduire au chaos si l’État abandonne le pouvoir sans institutions solides ou si la société civile est fragmentée.
De 3 à 2 : Une fracture peut être une naissance douloureuse vers un nouveau modèle si la crise aboutit à un règlement négocié, mais le chemin est incertain et le coût, extrêmement élevé.
Qui résout le conflit ?
L’État et le Parti (communiste) ne sont pas homogènes ; il y a des partisans de la ligne dure, des réformistes et des technocrates, et leur domination dépend de l’évolution de la crise.
Descente dangereuse. Faite attention en conduisant
Les forces de sécurité et l'armée sont des acteurs qui ont leurs propres intérêts ; leur loyauté n'est pas inconditionnelle et leur position peut être décisive dans une crise profonde.
Les élites économiques émergentes — propriétaires de micro, petites et moyennes entreprises, membres de coopératives et opérateurs touristiques — souhaitent plus d'ouverture économique, mais pas nécessairement d'ouverture politique ; elles peuvent s'allier aux réformateurs ou se protéger dans le cadre du statu quo.
La société civile organisée milite pour une ouverture participative, mais elle est fragmentée et dispose de ressources limitées : peut-elle formuler un projet alternatif crédible ?
Le peuple n'est pas passif ; il peut se mobiliser lors de manifestations ou se réfugier en émigrant ; son mécontentement alimente tous les scénarios, mais la lassitude sociale peut le rendre indifférent.
Le secteur extérieur — les États-Unis, la diaspora, les gouvernements alliés — peut faire pencher la balance, mais son intervention peut être contre-productive si elle est perçue comme une ingérence.
L'avenir de Cuba n'a pas de réponse unique. Ce qui semble le plus probable aujourd'hui – une continuité maîtrisée – pourrait s'effondrer demain à cause d'une panne d'électricité de trois jours ou d'une hausse des prix insoutenable.
Le blocus américain constitue la toile de fond qui façonne tout, mais il n'explique pas tout. La crise cubaine est aussi politique, culturelle et sociale.
Le résultat sera le fruit de l'interaction entre des acteurs qui rivalisent pour définir le sens de l'avenir sans aucune garantie de succès.
La question n'est peut-être pas de savoir où nous allons, mais quel rôle sommes-nous disposés à jouer en abordant l’un de ces chemins.
L'avenir n'est pas une destination, mais un champ où les forces sont en perpétuelle redéfinition. Et dans ce champ, la capacité de s'organiser, d'imaginer des alternatives et de cultiver un espoir actif peut s'avérer plus déterminante que n'importe quel calcul de probabilités.
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