Le GAE S.A. dans le tourisme
On voit partout cité Gaesa reprenant le discours du gouvernement américain contre Cuba.
Beaucoup en parlent sans savoir de quoi il s’agit. GAE S.A. est une holding de gestion des entreprises du Ministère des Armées cubaines. Il convient de rectifier l’écriture de cet acronyme et de citer correctement cette entreprise. Ce n’est pas Gaesa, mais GAE qui est une S.A. L'idée ne viendrait à personne de dire L’Orealsa ou Sanofisa ou encore Lvmhsa !

Pas de capital social à Cuba
Ce SA pour Société Anonyme n’est justement pas anodin, il devrait interpeler les « spécialistes ». Car à Cuba, pays communiste centralisé, le statut de SA ne peut pas exister. L’économie est gérée à travers des institutions et non par des entreprises et encore moins avec des actionnaires anonymes ! Ce qui porterait à conclure que le GAE est constitué hors de Cuba. De cette logique d’institution contre entreprise, il existe une constante de l'activité économique cubaine depuis l’ouverture aux investissements étrangers : seules les entreprises constituées à l’étranger fonctionnent. Elles n'existent pas juridiquement à Cuba. Au risque de faire bondir certains possédant depuis des années une activité économique à Cuba, j’affirme que malgré les apparences et le discours officiel cubain, aucune personne morale n’est constituée à Cuba, qu’il n’existe donc pas la possibilité de capitaliser au sens où on l’entend dans le reste du monde. Les entreprises installées à Cuba ne possèdent qu’une représentation de leur maison mère étrangère, en aucun cas elles ne possèdent une succursale constituée juridiquement. Les représentations existent sous différentes formes, de la plus légère comme le contrat de représentation à la plus lourde comme l’entreprise mixte. Cette dernière consiste à créer une activité économique où deux entités, une cubaine et une étrangère, doivent se partager la gestion, seulement de l’activité, pas du capital. Le GAE, s’il est une entreprise légalement constituée devrait donc avoir ses statuts hors du pays… comme l’indique le SA.
Le GAE serait donc la première vraie entreprise privée du pays - installée hors du pays - 100% cubaine (à priori…) car détenue par des cubains. Un privilège que s’est octroyé le MinFar (Ministère des Forces Armées Cubaines) et Raul Castro avant l’heure. Aujourd’hui, depuis peu, il serait possible juridiquement de créer une entreprise pour les Cubains (pas pour les étrangers) à Cuba, les fameuses Mipymes (micro, petites et moyennes entreprises), seulement le GAE ne date pas d’hier, il a été créé dans les années 90.
Gaviota, fleuron du tourisme cubain
J’ai fait partie du GAE au début des années 2000. Car le GAE au départ c’est surtout Gaviota, une entreprise dédiée au tourisme. Pendant 8 ans ma légalité à Cuba et celle de mon entreprise venait de GaviotaTours, l’entreprise du GAE qui commercialise les voyages à Cuba. Même si notre contrat de représentation s’est mal terminé, j’ai été tout bonnement viré, je dois admettre que c’était pour moi à l’époque un très bon partenaire. Lorsque nous avons débuté nos relations, nous étions alors deux entreprises à taille humaine, moi je le suis resté. Notre partenariat nous a permis de créer de nombreuses activités : les camions militaires dans les montagnes de Topes de Collantes, les croisières en voiliers, les sentiers en montagnes… A cette époque, de nombreuses infrastructures militaires ont été transformées pour être exploitées par le tourisme : certaines “maisons de campagne” se sont transformées en hôtel comme la réserve de chasse de Raul Castro sur le Cayo Saetia ; des sites naturels en zone militaire ont pu accueillir des excursions. Dans un autre domaine, nous avons pu développer la gestion du personnel, comme la formation des guides par exemple. Gaviota était - est toujours - géré comme une “vraie” entreprise, ce qui facilitait énormément les rapports avec les entreprises étrangères, toutes formatées selon les codes standards de l’économie mondiale. En gros, mes rapports d’entreprise française de tourisme avec Gaviota du GAE étaient excellents.
Gaviota c’est aussi HotelGaviota pour le logement, TransGaviota pour les bus, Via pour la location de voiture AéroGaviota pour les avions. Puis ce fut la reprise de toutes la gestion touristique du centre historique de La Havane avec la main mise sur Habaguanex, ses hôtels et ses restaurants… A chaque fois que Gaviota a besoin d’une infrastructure pour ses opérations touristiques, elle parvient à en devenir carrément le gestionnaire, peut-être même le propriétaire.
Gaviota du GAE rivalise avec l'Etat
Des années après ma collaboration, alors que j’étais passé au MinTur (Ministère du Tourisme), je suis allé trouver Gaviota pour créer des écoles de kitesurf à Cuba. Mes anciens interlocuteurs avaient changé. Ils étaient passés à un niveau industriel du tourisme : des catamarans pour 100 personnes, des hôtels de 500 chambres… et de m’entendre dire : « tes petites voiles sur les plages, c’est sympa mais pas très lucratif ». Gaviota avait grandi de façon exponentielle. Son statut d’entreprise, différent de toutes les autres organisations du tourisme très dépendantes de l’Etat, lui permettait de croître, grâce à un véritable monopole, comme si c’était une entreprise privée, mais aussi grâce à une très bonne gestion des moyens d’infrastructure, comme des clients.
On dit ici qu’il y a deux ministères du tourisme : le MinTur et Gaviota. C'est-à-dire l’Etat et Gaviota. Une certaine rivalité entre les deux entités est perceptible, même si celles-ci s’en défendent. J’en suis un exemple vivant puisque éjecté de Gaviota, j’ai été repêché par le MinTur ; je maintiens aujourd’hui de bonnes relations avec les deux organisations. Cette concurrence entre ces deux administrations du tourisme est un cas unique à Cuba. Elle a permis de créer un vrai dynamisme dans le secteur. On pouvait s’adresser à l’une ou à l’autre et bénéficier de conditions différentes, notamment tarifaires.
Le GAE et la France
Le GAE, se sont aussi des entreprises de construction immobilière, comme ALMEST, des écoles de formation d’ingénieurs ou de services. Avec comme base le tourisme et Gaviota, le GAE s’est très vite orienté vers les investissements dans les infrastructures du tourisme, et notamment les hôtels. 95% des nouveaux hôtels construits à Cuba depuis les années 2000 sont l'œuvre du GAE à travers son entreprise ALMEST, dont le principal fournisseur n’est autre que Bouygues.
Car le GAE et la France, c’est un vrai sujet ! “Ils roulent en Peugeot, naviguent en Fountaine-Pajot et se logent grâce à Bouygues !” C’est ainsi qu’on pourrait simplifier les rapports entre la France et le GAE. Mais pas que… Car la France, à travers ses grandes entreprises à toujours été au côté du GAE pour l’orienter au mieux sur une gestion discrète et efficace. On en veut pour exemple symbolique celui de Dominique Strauss-Kahn, conseiller de Raul Castro il y a quelques années.
GEA, le capitalisme sauce cubaine

L’Etat cubain n’a jamais su gérer une entreprise, le GAE si. Avec des statuts constitués à l’étranger, et donc des actionnaires privés, le GAE constitue une alternative de l’économie cubaine. Mais cela ne concerne pas seulement le GAE. De nombreuses entreprises créées au début de l’ouverture économique des années 90 et notamment celle du tourisme ont été enregistrées sous forme de SA et donc à l’étranger avec des actionnaires parmi les proches du pouvoir. A l’époque, dans ce nouvel exercice de l’économie, il fallait bien trouver des gens de confiance. Contrairement aux autres, le GAE, non seulement a survécu, mais il s’est transformé en géant du tourisme, une des plus grandes entreprises d’Amérique dans le secteur. Le GAE c’est aussi une entreprise qui a permis à de nombreux Cubains d’avoir une vraie formation, un vrai métier.
Le meilleur propinista !
Un jour, alors que j’étais en contrat avec Gaviota, mon représentant de Varadero, donc employé de Gaviota, a été proclamé meilleur Propinista ! C'est à dire celui qui redistribuait le mieux ses gains, officiellement des pourboires (propinas), aux autres employés de l’entreprise. Une gestion capitaliste à la sauce “communiste”. Pour la petite histoire, la redistribution représentait moins de 10% des revenus de ce représentant, une contribution donc toute relative, mais l’illustration de l’intégration de Gaviota et du GAE aux formes de gestion étatique du gouvernement cubain.
Indépendance économique sur fond d'expropriation
La main mise du GAE sur une grande partie de l’économie cubaines a permis au pays d’avoir des entreprises organisées comme on le conçoit en Europe avec une vraie gestion, ce dont a toujours été incapable le reste du pays. Aujourd’hui c’est donc normal que les Etats-Unis, qui veulent s’emparer de Cuba, s'attaquent à la seule entité qui existe vraiment, qui détient des actifs et qui a su capitaliser de vraies entreprises.
Contrairement à ce qu’on pourrait penser, il est peu probable que le GAE ait utilisé l’argent de l’Etat pour financer ses projets. Par contre, il a largement utilisé les sites naturels et autres constructions sans rien demander à personne. C’est sur ce sujet que les cubains devraient revendiquer leurs droits. Mais concernant l’argent public, si la logique de l’entreprise privée est menée jusqu’au bout, le GAE possède des fonds propres, ou ce qui est plus probable encore, coopère avec des investisseurs étrangers, encore une fois, comme n’importe laquelle de nos entreprises européennes, américaines ou asiatiques. Il est évident également que l’entreprise contribue sous forme d’impôt, même si le concept n’est pas exactement le même que le nôtre, et participe donc à l’économie du pays. Mais contrairement aux autres institutions, comme le MinTur, les comptes sont bien séparés. Dans le cas d’institution classique l’Etat confond souvent les encaissements du tourisme, ou d’une autre activité économique, avec les caisses de l'Éducation de la Santé, ou autre… Ce qui à terme, a mené le pays dans sa situation actuelle, c'est-à-dire à une totale banqueroute.
Dans un pays qui se dit communiste, la méthode de gestion du GAE, même si elle est efficace et rentable, paraît complément incongrue et même indécente. Pourtant, c’est aussi une manière de garder une partie du pays entre les mains des Cubains, et le jour venu, de ne pas tout brader aux Américains ou même de se faire voler comme on l’a connu avec l’Union Soviétique.
Succession de l’empire
Le vrai problème c’est le même qu’on connaît ailleurs avec les empires des plus riches : tout le GAE, et donc une bonne partie de l’économie cubaine, est entre les mains de quelques uns, les membres de la famille “royale”, c’est à dire des proches de Raul Castro.
Loin de l’animosité américaine, la seule vraie question serait de savoir si cette économie restera cubaine avec des actionnaires cubains ou si elle basculera aux mains des étrangers et particulièrement des Américains. Le GAE protège quelque part le capital cubain des convoitises étrangères, c’est ce que Raul Castro nomme souveraineté. Il se réfère sans cesse à ce concept pour justifier la position du GAE, entre autres.
Le problème n’est pas simple. Personne n’en parle mais c’est le seul sujet dont devrait débattre Cuba aujourd’hui. Le GAE est organisé comme une entreprise du monde capitaliste : elle est indépendante de l'État, elle gère, elle investit, elle construit son infrastructure, vend ses produits, crée de l’emploi et une vraie activité économique. Elle fait des bénéfices, en réinvestit une partie et paye des impôts à l'État cubain. Cuba est resté communiste mais pas Raul Castro ni la FAR (Force Armée Révolutionnaire). Rien d’illégal ni de scandaleux, si on se place dans notre contexte de monde capitaliste ; un peu surprenant tout de même par rapport au discours communiste du pays…

Cubanía
Cubanía s’efforce de retranscrire, que ce soit par l’image, le son, ou l’écrit, la vie quotidienne de La Havane et de Cuba à un public hétéroclite, curieux, intéressé, souvent non résidents. Toujours en dehors des grands débats politiques, économiques ou des thèmes couramment traités par les médias officiels, Cubanía souhaite au contraire faire témoigner les Cubains de tous les jours, la société dans son organisation actuelle, à travers des lieux, des traditions, des expressions culturelles parfois méconnues.
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