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Le Che, ancienne figure du rugby argentin

Quand Ernesto était sur le terrain, il y avait toujours un inhalateur prêt

Auteur:
Michel Porcheron
Date de publication / actualisation:
13 juin 2022

Grand sportif, le célèbre héros de la Révolution cubaine, Che Guevara est également une figure importante du rugby argentin, un sport qui aurait certainement contribué à façonner le héros qu'il deviendra par la suite.

Plaza de la Revolución

Impossible de l’ignorer, pour la première fois depuis la création en 1987 de la Coupe du Monde de rugby (CMR), le 14 octobre 2007 au Stade de France, à Paris, un pays d’Amérique latine s’est qualifié pour les demi-finales (contre l’Afrique du Sud). Il ne pouvait s’agir bien sûr que de l’Argentine, les désormais fameux « Pumas ». « C’est du jamais vu », a titré logiquement le quotidien sportif L’Equipe. À partir du jour où les « Pumas » ont infligé une sévère humiliation au XV de France lors du match d’ouverture, les Albicelestes Agustin Pichot, Juan Martin Hernandez, Rodrigo Roncero, les frères Contepomi, Lucas Borges, Ignacio Corleto et les autres sont devenus des héros, au point de faire oublier - pour un temps - le sport roi argentin, le football.     

Dans un pays où le rugby a encore dix fois moins de clubs que le football, le rugby argentin abandonnera-t-il pour autant son statut de sport d’une élite sociale ? Parviendra-t-il à essaimer loin de  sa « ruche » qu’est toujours en 2007, San Isidro, la banlieue chic de la capitale Buenos Aires ? Sortira-t-il des collèges privés alors que le football est joué dans toutes les écoles primaires ?

Le rugby, peu populaire en Argentine ?

Le ballon rond est le premier cadeau offert à un petit garçon argentin. « Nous les Pumas, on a tous joué au football, confie Gonzalo Longo, c’est impossible de passer à travers en Argentine ».  « On a grandi avec le foot, dit pour sa part Patricio Albacete. J’ai toujours su taper dans la balle. Car j’ai joué beaucoup au football quand j’étais jeune », confesse Hernandez. En Argentine, le foot a cinq fois plus de joueurs licenciés que le rugby. 

Le rugby a été importé en Argentine - bien sûr- par les Britanniques à la fin du XIXe siècle, ils y furent longtemps les seuls pratiquants. Dans les années 1940, il était encore peu pratiqué. Selon Christine Legrand, correspondante du quotidien Le Monde en Argentine, « les jeunes Argentins appartenant à l’oligarchie se sont enthousiasmés pour un sport qui allie la virilité et un certain esprit chevaleresque. Aujourd’hui, le rugby reste le sport d’une élite sociale fortunée et de vieilles familles traditionnelles ».

Aucun des joueurs n’ignore que parmi leurs grands anciens il y eut Ernesto Guevara de la Serna - qui n’était pas encore le Che ou Che Guevara - joueur de rugby entre ses 14 et 23 ans. Le capitaine emblématique Pichot, meneur d’hommes hors pair, au point d’être affublé du surnom « Napoléon », a déclaré lors à cette occasion : « Je vois un lien entre son amour du rugby et le nôtre, entre son désir de changer le monde et notre désir d’être reconnus par les instances internationales comme des joueurs nobles qui méritent d’être traités comme tels. J’aime également penser qu’il apprécierait notre parcours durant cette Coupe du Monde.»

Ernesto Guevara, une figure emblématique du rugby

Né en 1928, à Rosario, province de Santa Fe, au nord ouest de Buenos Aires, Ernesto Guevara de la Serna, bien qu’asthmatique (ou parce qu’asthmatique ?) depuis l’âge de deux ans, fut un vrai sportif, il a aimé plusieurs sports et les a pratiqués, maintenant sa forme physique grâce à la gymnastique et à la natation.

Selon Don Ernesto Guevara Lynch, le père d’Ernesto dans le livre Mi hijo el Che, publié en 1988, Ernesto était « un bon nageur », « un excellent joueur de golf », il apprendra « [...] l’escrime, du patinage, de l’équitation, de la boxe, de la pelote basque, du tennis, du foot et du rugby ». Un exploit de la part d’un enfant malingre à la santé fragile. Toujours selon son père : « Il adorait  jouer au rugby ».

Ernesto commença à jouer au club Estudiantes, le seul club de Cordoba, ville du centre du pays, avec son frère Roberto et son grand ami Alberto Granado, au poste de demi de mêlée. Il était doué à son poste d’ailier, ses porrazos (tampons) étaient fameux, comme ses tackles (plaquages ou placages) ravageurs. Il avait gagné un surnom, Fuser pour Furibundo de la Serna. « C’était un garçon talentueux, extrêmement intelligent », a raconté un camarade d’équipe de l’époque, Francisco Ventura Farrando, « sa façon de plaquer était le trait distinctif de son jeu. »

Alberto Granado ne dit pas autre chose : « Il possédait un excellent plaquage, à hauteur des coudes. Plus tard, son père dira qu’il a gardé du rugby son affection pour l’esprit d’équipe, la discipline et le respect de l’adversaire. »     

San Juan y Martinez Ruta del Tabaco Despalillo.
Ruta del Tabaco (Pinar del Río)

À Buenos Aires, en 1947, Don Ernesto l’inscrivit au San Isidro Club (SIC), un club de 1ère division dont Don Ernesto fut l'un des co-fondateurs. Quand Ernesto, étudiant en médecine, était sur le terrain, il y avait toujours un de ses amis qui courait le long de la ligne de touche, muni d’un inhalateur. Mais le père était à la fois admiratif et inquiet chaque fois qu’il voyait le jeune Ernesto pratiquer ce sport « si épuisant » et « violent ». Un jour il obtint gain de cause de la part du président du SIC en lui demandant de ne plus faire jouer son fils.

Ernesto dira alors à son père « Vieux, j’aime le rugby et même si je dois en crever, je vais continuer à y jouer [...] », alla s’inscrire lui-même au club voisin Ypora Rugby Club puis au club Atalaya Polo Club. Il occupait un poste de trois-quarts et était le seul parmi les arrières à porter un casque léger de tissus, comme certains en portaient à l’époque. Il disait qu’il avait les oreilles « fragiles ». C'était en 1948, il avait 20 ans. 

Du rugbyman à la naissance du Che

Non seulement Ernesto, le jeune, était un rugbyman, mais il écrivait sur le rugby. Avec son frère et des amis, il se mit à publier (1950) une revue appelée « Tackle » (Revista de rugby, Aparece los sabados). Onze numéros parurent, qui valent aujourd’hui une petite fortune. Tous ceux qui signaient des papiers utilisaient des pseudonymes. C’est ainsi que le futur Che eut un nouvel apodo (surnom) Chang-Cho, ses meilleurs amis l’ayant baptisé Chancho (américanisme, littéralement cochon, porc), en raison de son aspect délibérement négligé.

Dans un de ses papiers, Ernesto, grand amateur du beau jeu écrivit : « Quand des équipes françaises et anglaises sont venues en Argentine, nous sommes tous restés admiratifs de voir la qualité de ce rugby et on a découvert quelque chose de nouveau : le rugby bien pratiqué est hautement spectaculaire. Dans nos provinces, d’habitude on voit un jeu fermé avec les avants, des coups de pied en touche, des petits tas, etc. Si ces gens pouvaient voir des équipes qui jouent un jeu ouvert, alors le rugby gagnerait de nombreux adeptes. »

L’équipe de France, en août et septembre 1949, venait, en effet, de réaliser sa première tournée sur le continent sud-américain. Les deux Ernesto, père et fils, et le frère Roberto, assistèrent avec A. Granado, aux deux tests-matchs. « Nous avons beaucoup appris, nous les Argentins, en regardant ces Français », déclarera Don Ernesto. 

Le journaliste, grand reporter et écrivain français Jean Cormier, auteur d’un Che Guevara (1997) consacre 10 pages au jeune rugbyman Ernesto Guevara, dans un livre intitulé Troisième mi-temps : Les guerriers de la fête du rugby (1991). Ces « guerriers » sont au nombre de 24 dont l’inattendu Ernesto Guevara. Tous les autres ou presque sont des rugbymen de légende, internationaux, français ou britanniques. Il y décrit égalemen le style d'écriture d'Ernesto  : « Il écrivait d’un style alerte, connaissant parfaitement ce jeu qui lui apporta de si grandes joies…davantage même, une victoire sur lui-même. » 

Un demi- siècle a passé et les considérations du jeune Ernesto restent étonnamment d’actualité en Argentine. Le joueur Lucas Borges pense-t-il au jeune Ernesto lorsqu'il déclare : « L’Argentine a une vraie tradition du plaquage. C’est comme une vocation pour chacun d’entre- nous ». Comme Guevara fils, les hommes de Pichot et du sélectionneur Marcelo Loffreda sont passionnés. « Nous sommes passionnés et prêts à mourir pour le maillot. Nous devons continuer à nous battre pour que le rugby argentin se développe », a expliqué Ignacio Corleto. Ernesto Guevara n’aurait pas dit autre chose.

« C’est à cause de notre amitié de rugby, de cette fraternité d’armes qu’Ernesto et moi, nous nous sommes ancrés ensemble dans une expédition jusqu’au Venezuela », dira en 1987 Alberto Granado, persuadé que le rugby a aidé à façonner « le Che guerillero ». « Le courage, la pugnacité, la ténacité, la volonté, toutes ces qualités que possèdent les vrais hommes, il les avait en lui. Le rugby lui a permis de les développer en le rendant plus sûr de lui. » 


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