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Histoire du sucre cubain (1/3)

Auteur:
Oscar Zanetti Lecuona
Date de publication / actualisation:
25 octobre 2023

L'histoire du sucre à Cuba est riche et complexe. Le sucre constitua la principale ressource économique de Cuba durant plus de deux siècles. Que ce soit lors des périodes fastes comme lors de périodes difficiles, la culture du sucre, érigée en symbole de l'identité cubaine, a traversé la vie des Cubains les berçant d'enivrantes effluves de miel.

Caña de azúcar

La société cubaine est descendante de l’industrie du sucre. Bien que l’esclavage ait démarré sur l’Île bien avant le début de la production de ce savoureux grain, il faudra attendre la fin du XVIIIe siècle, lorsque les sucreries se développent, pour qu'il s'intensifie. Alors, la culture africaine acquiert un poids démographique et culturel décisif à Cuba.

Le sucre et l’identité nationale

Dans les sucreries et les baraquements, les expressions culturelles, artistiques et religieuses venues d’Afrique se sont fondues dans la culture locale. Ce métissage s’est ensuite étendu aux villes à travers les esclaves embauchés comme domestiques et travaillant dans les palais.

Museo del azúcar (Remedios)

Les propriétaires créoles, occupés par les complications techniques et les exigences du marché du sucre, se sont petit à petit éloignés du pouvoir colonial et politique qui leur aurait permis de défendre leurs intérêts. C’est pourtant par son développement qu’une future nation cubaine allait pouvoir s’élever. Cependant, ces seigneurs du sucre pouvaient difficilement décider pour eux-mêmes d’une certaine liberté s’ils la refusaient à leurs esclaves. Et hélas, la prospérité acquise grâce à la sueur des esclaves ne suffisait pas à fonder une nouvelle nation.

Toutefois, les plantations sucrières ont pris part à la création de l’identité cubaine. Tous travaillaient ensemble dans un même but : les noirs de différentes ethnies, le maître du sucre, le machiniste du moulin à vapeur, le coolie (travailleur d’origine asiatique), le contremaître et le charretier s’activaient sans relâche. Tous souffraient des moqueries proférées par « le petit maître », le fils de la maison ou bien par un fils créole, quoique parfois suspicieusement clair, d’une des domestiques.

Cañas de azúcar

Malgré la distance séparant la pitance des baraquements d’esclaves de la table des maîtres, le repas offrait un moment particulier pour un transfert particulier des cultures. Le vocabulaire insulaire s’est nourri de termes sucriers exprimés parfois par des mots sexuels dont le sens métaphorique fut signalé par l’historien Moreno Fraginals.

Les danses également trouvent leurs origines dans les sucreries : en plus de l’ocha et du garabato, la caringa et le zapateo se dansaient dans les sucreries. Les musiques cubaines les plus authentiques, telles que la rumba, ont aussi leurs origines en ces mêmes lieux. Quant à la littérature, elle n’est pas en reste : Anselmo Suárez Romero et Cirilo Villaverde ont magnifiquement écrit sur la vie dans les sucreries rythmée de splendeurs, de misères et de violence quotidienne.

Antiguo central azucarero. Actual Museo de agro-industria azucarera Marcelo Salado (Villa Clara).

Lorsque les Cubains ont compris qu’au-delà de leurs couleurs et de leurs conditions, ils formaient une véritable nation, la cloche d’une sucrerie les a appelés à conquérir leur indépendance. Ils se sont lancé au combat avec comme arme la même machette qu’ils utilisaient pour couper la canne à sucre.

Le sucre change le paysage de l'île

Au début du XXe siècle, la demande de sucre est telle que les capitaux nord-américains affluent, ce qui amène l’économie sucrière à se développer de façon exponentielle. La croissance des sucrières et des cannaies dans la moitié orientale de l’Île ont définitivement unifié le paysage cubain. Les gigantesques raffineries étaient installées au milieu de vastes propriétés. Elles étaient capables de produire trente ou quarante fois plus de sucre que les meilleurs moulins du temps de l’esclavage.

Cañaveral

Les nouvelles plantations offraient aussi un aspect différent : les cannaies étaient reliées entre elles par un vaste réseau ferroviaire, les hautes cheminées des usines reflétaient l’entrée de Cuba dans l’ère industrielle et les lieux d’habitation, souvent soumis à la ségrégation raciale, reproduisaient la hiérarchie dans l’entreprise et un mode de vie très nord-américain.

Dispersées le long du pays, les usines sucrières furent des foyers de développement technique. Aux machinistes ayant des fonctions multiples se sont unis les chimistes contrôlant la qualité du sucre, les pointeurs, les opérateurs (centrifugeuses, chaudières, broyeurs…), les électriciens, les mécaniciens, les cheminots et d’autres centaines de travailleurs qualifiés. Le sociologue José Luis Martín qualifia ce savoir-faire de « tradition dépositaire de l’art cubain de produire du sucre ».

Tren Vapor (Museo azúcar Marcelo Salado)

L’agriculture s’est également transformée. L’abolition de l’esclavage à la fin du XIXe siècle donna lieu à l’apparition du colon, plus grand cultivateur de canne broyée sur l’Île, qui est devenu le noyau principal du paysannat cubain, avant même les cigariers.

Dans les champs, à côté du colon, se trouvaient des personnages plus traditionnels tels que les contremaîtres, les charretiers et surtout les macheteros (coupeurs de canne à sucre) se comptant désormais en centaines de milliers dont une majorité de journaliers noirs spécialement dans les provinces Camagüey et d’Oriente. Ils étaient originaires des Antilles voisines et arrivés à Cuba dans les premières décennies du XXe siècle.

Cuba bouge au rythme du sucre

L’industrie sucrière a contribué fortement à la modernisation du pays. La vaste distribution du sucre a laissé peu de localités en marge des relations commerciales. Dans cette île devenue synonyme de modernité, les compagnies sucrières contrôlaient la plupart des services, y compris le commerce de détail. Elles fournissaient l’eau, l’électricité, le transport ainsi que l’organisation des festivités et le parrainage des équipes de base-ball. La sirène de changement de poste rythmait la vie de milliers de personnes.

Combinada en campo de caña de azúcar

Tout le pays bougeait au rythme du sucre non seulement à cause de la saisonnalité de cette industrie mais aussi car les usines vivaient en suspens, et aux dépens, des marchés. Ces marchés, principalement Nord-américains, avaient des quotas et ils ont tenu l’économie nationale en haleine dès les années trente.

Les propriétaires insistaient sur le fait que « sans sucre, il n’y aurait plus de pays » cependant les misérables conditions de vie des macheteros et le nombre croissant de chômeurs inondant les villes, signalaient que Cuba méritait un autre destin. « Grain de notre bien… clé de notre mal… » écrivait Agustín Acosta dans son célèbre « poème de combat » intitulé La zafra. C’est toute l’ambivalence du sentiment cubain envers le sucre. Ce sentiment deviendra encore plus évident après la victoire de la Révolution en 1959.

traducteur:

Elodie Vandenbossche

Espacio Laical

Espacio Laical (Espace Laïc) est un projet de communication sociale, rattaché au Centre culturel Padre Félix Varela de l'Archidiocèse de La Havane. Créé depuis 2005, la revue a pour objectif d’offrir une lecture chrétienne de la société cubaine, en dialogue avec d’autres visions. C’est une réponse à la volonté d’évangélisation de l’Église à travers un espace de rencontres, d’écoute et de compréhension. Son objectif est d’œuvrer à la prospérité et à la fraternité de la société cubaine (de là son caractère éminemment laïc). Organisé autour du magazine trimestriel, Espacio Laical comprend également un supplément numérique et une variété d'événements qui cherchent à promouvoir la réflexion autour de différents aspects religieux, sociaux, culturels, politiques et économiques de la vie nationale. Voir leur site internet : https://espaciolaical.net/

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