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Musique

Des rumberos, des vrais

Entretien avec les Muñequitos de Matanzas

Auteur:
Date de publication / actualisation:
30 novembre 2018

Au coeur de La Marina, un quartier de la ville de Matanzas, vit une famille de musiciens. Avec plus de 65 ans de vie artistique et une notoriété internationale, Muñequitos de Matanzas est l'un des groupes de rumba les plus emblématiques de Cuba. Diosdado Ramos Cruz, à la tête du groupe, évoque dans cette interview ce que signifie au niveau personnel être « un rumbero, un vrai ».

Qui sont les Muñequitos de Matanzas?

Les Muñequitos de Matanzas sont officiellement nés le 9 octobre 1952. À l'origine, on trouve un groupe de musiciens amateurs, rumberos de naissance et de cœur, qui se donnaient rendez-vous dans le bar du coin, ici, dans le quartier La Marina. Il y avait Virulilla, Gallito, Pellado, Saldigueras, Catalino et Cacha.

Ils improvisaient de la rumba en se servant de casseroles, de bouteilles, de caisses et de tout ce qui leur tombait sous la main. C'est ainsi que leur vint l'idée de créer le groupe Guaguancó Matancero, qui serait rebaptisé par la suite.

Presque un an plus tard, le groupe prit le nom de Muñequitos de Matanzas. Ce nom fut emprunté à l'une de nos chansons qui connut un grand succès et qui figurait dans notre premier disque (Los Beodos y Los Muñequitos), enregistré en 1953. Son succès fut si retentissant que tout le monde oublia le nom Guaguancó Matancero.

Dans les années 60, Los Muñequitos ont ajouté une nouvelle dimension à leur travail en intégrant la danse à leurs spectacles. C'est à ce moment là que j'ai fait mon entrée dans le groupe en tant que danseur et chorégraphe.

Que représente pour vous faire de la rumba ?

La rumba est un genre musical afrocubain née à Matanzas il y a près de 300 ans. Imaginez un baraquement avec des esclaves d'origines diverses, chaque groupe ethnique ayant sa langue, ses danses, ses chants, ses tambours sacrés… et un sentiment partagé : la nostalgie de leur terre et de leur liberté. La rumba est issue de ce mélange harmonieux d'éléments et de sentiments, c'est le moyen d'expression qu'ont trouvé ces hommes pour parler de leurs joies et de leurs peines, de leurs passions, de leurs religions.

Nous faisons de la rumba, nous avons la rumba dans le sang…

C'est ce qui explique que la rumba soit un rythme aussi intense : au-delà du genre musical, c'est une forme d'expression artistique et un mode de vie. Nous jouons de la rumba à l'occasion d'une naissance, pour un mariage ou pour une fête d'anniversaire. Quand un être aimé meurt, c'est aussi avec une rumba qu'on lui dit adieu. C'est notre manière d'être et de nous exprimer.

Pour nous, la rumba est plus qu'une profession. Nous sommes, nous Muñequitos, une grande famille, frères de religion et de sang.

La rumba est une tradition familiale, il y a trois générations de musiciens et de danseurs qui travaillent aussi bien dans le cadre des Muñequitos que dans Rumba Timba, le projet de nos enfants et petits-enfants. C'est aussi une tradition religieuse, la plupart des musiciens du groupe Los Muñequitos pratiquent la santería ou une autre religion afro-cubaine.

Comment définiriez-vous votre musique : populaire ou religieuse ?

Quand on parle de rumba, ces limites deviennent un peu floues. La rumba, en tant que genre, est étroitement liée aux pratiques religieuses afrocubaines. Danses et tambours sont une manière de montrer notre respect et notre dévotion aux Orishas (divinités). Chaque temple a ses tambours sacrés.

Il y a des tambours avec lesquels on ne joue que pour les fêtes consacrées aux Orishas, d'autres ont un caractère mystique et seuls certains membres ayant une responsabilité au sein du temple ou du cabildo (association religieuse) sont autorisés à les toucher ou même à les voir.

Cependant, de nombreux instruments religieux à l'origine ont été intégrés aux sonorités typiques de la musique cubaine, c'est le cas des congas ou des tambours batás, qui sont très courants et qui ont pris toute leur place dans des groupes de salsa, de son ou de genre musicaux issus de mélanges comme le jazz par exemple.

Bon nombre de nos compositions sont des chants dédiés aux Orishas ou expriment notre religiosité. D'autres parlent simplement des gens, elles racontent des légendes populaires ou des histoires des habitants des quartiers.

La critique cubaine et internationale voit dans les Muñequitos l'un des meilleurs groupes de rumba de Cuba et du monde. Qu'est-ce que cela signifie pour vous ?

Je pense que des musiciens de très haut niveau sont issus de la rumba, je ne sais pas si nous faisons partie des meilleurs, je sais seulement que ce que nous faisons, nous le faisons en y mettant tout notre cœur et c'est quelque chose que le public ressent.

La reconnaissance que nous avons obtenue est un très grand honneur. L'accueil que le public nous réserve est une grande satisfaction, pas seulement à Cuba, mais aussi lors des tournées que nous avons réalisées aux États-Unis, en Angleterre, en Espagne, au Brésil, à Porto Rico, au Mexique, au Canada et au Costa Rica.

Nous avons pris part au projet musical « La Rumba soy yo », qui a reçu le prix Grammy Latino dans la catégorie Meilleur album folklorique en 2001, ça a été une autre expérience très positive.

Ce projet a commencé en 1999, lorsque la musicologue Cary Diez, une amie personnelle, nous a invité sur un album purement rumba. L'enregistrement s'est fait sous le label Bis Music. Nous avons eu la chance de travailler avec d'excellents musiciens cubains comme Tata Güines, Yoruba Andabo, Clave y Guaguancó, Los Papines, Changuito, Aramís Galindo, Issac Delgado, Sixto Llorente, Haila et Mayito Rivera. Nous avons enregistré trois titres de « La Rumba soy yo » : Lengua De Obbara, Cuba - España et El Jardín.

Quels sont les nouveaux projets des Muñequitos de Matanzas? 

Nous avons été très actifs ces dernières années avec des tournées nationales et internationales, nous avons participé à des festivals et nous avons aussi travaillé sur des projets personnels. Au début de l'année, nous avons ouvert notre propre école de danse, c'est un projet auquel nous rêvions depuis un moment et que nous avons enfin concrétisé. La direction de l'école est assurée par mon fils Figurín, chorégraphe et directeur artistique des Muñequitos et de Rumba Timba.

Nous donnons des cours de rumba à des enfants et adolescents, nous cultivons les nouvelles générations de Muñequitos. Nous avons réalisé des échanges culturels et des ateliers avec des universités et des écoles de rumba d'autres pays, par ailleurs nous proposons des cours à tous ceux qui sont intéressés par la musique cubaine et en particulier par la rumba.

traducteur:

Florine Buzy

Cubanía

Cubanía s’efforce de retranscrire, que ce soit par l’image, le son, ou l’écrit, la vie quotidienne de La Havane et de Cuba à un public hétéroclite, curieux, intéressé, souvent non résidents. Toujours en dehors des grands débats politiques, économiques ou des thèmes couramment traités par les médias officiels, Cubanía souhaite au contraire faire témoigner les Cubains de tous les jours, la société dans son organisation actuelle, à travers des lieux, des traditions, des expressions culturelles parfois méconnues.

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