Facebook LinkedIn
Histoire Américaine

Cuba, le Venezuela et les Etats-Unis

L'enlèvement de Maduro par les Etats-Unis de Trump.

Auteur:
Stéphane Ferrux-Bigueur
Date de publication / actualisation:
23 janvier 2026

A la suite de l’enlèvement de Nicolas Maduro au Venezuela par l’armée américaine, Cuba a été mentionnée lors d’une conférence à la Maison blanche dans le cadre de la relation d’approvisionnement en pétrole du Venezuela à Cuba.

Nicolas Maduro et la nouvelle présidente de Venezuela, Delcy Rodriguez.

Mais où est passé le pétrole du Venezuela ?

Depuis quelque temps - avant même l’intervention américaine - le Venezuela avait drastiquement diminué ses exportations de pétrole vers Cuba. Le pays exporte aujourd’hui plus de 80% de son pétrole vers la Chine. Même si la part du Venezuela reste non négligeable, les nouveaux partenaires de Cuba pour les hydrocarbures sont aujourd’hui le Mexique et la Russie. En l’état actuel des choses, ils ne compensent pas la diminution des importations depuis le Venezuela, et celles-ci pourraient se tarir complètement. Liées au déficit des importations vénézuéliennes, mais aussi à la vétusté de ses centrales thermique, Cuba connaît de fortes pénuries d'énergie qui mettent régulièrement l’île en difficulté depuis 2024. Les infrastructures d’accueil et de transport touristiques sont organisées pour y faire face, mais la population cubaine et plus largement, son économie d’Etat - ce qui en reste - se retrouvent très fortement impactées par ce manque d’énergie.

Le président Trump a déclaré au Washington Post à la suite de cet événement : « Non, Cuba va tomber d'elle-même. Cuba est en très mauvaise posture », sous-entendant qu'il n'envisageait pas d’actions militaires contre Cuba. Même si son ministre des Relations Extérieures, Marco Rubio a déclaré dans le même temps : « Le gouvernement cubain devrait s’inquiéter ». Cela ne constitue pas une menace directe mais repose sur l’idée que Cuba était dépendante du Venezuela. Le gouvernement américain compte sur le blocus total de l’énergie à Cuba engendré par le changement de gouvernance à Caracas.

La sécurité dans les Caraïbes n’est pas remise en question. Le gouvernement américain devra avant tout gérer la crise du Venezuela et rétablir la stabilité du pays, en négociant avec la nouvelle présidente. Cette période de transition devrait durer un certain temps, temps pendant lequel il est peu probable que l’administration américaine veuille entamer une seconde crise dans la région.

Delcy Rodriguez, nouvelle présidente du Venezuela, choisie par les Etats-Unis pour faire la transition, est donc passé de “femme de confiance” de Maduro à “partenaire pragmatique” de Trump. Difficile de ne pas imaginer que tout était prévu d’avance. Ils avaient un deal ensemble…? Il est à parier que Trump voudrait récupérer le pétrole envoyé vers la Chine, plus de 80% de la production vénézuélienne : pas si simple…

Le troc avec la Chine

Les sanctions américaines contre le Venezuela depuis 2019 empêche notamment d’honorer le contrat avantageux avec Cuba, consistant à échanger du pétrole contre des services de médecins et ingénieurs. En apparence seulement… Car si depuis cette époque le pétrole n’arrive plus beaucoup à Cuba et qu’il va majoritairement en Chine, c’est que les Chinois se font payer leurs services à Cuba, notamment l’implantation massive de panneaux solaires, avec le pétrole vénézuelien du fameux contrat cubain. Ce pétrole est donc une monnaie d’échange entre les trois pays. En plus d’éviter l’embargo américain c’est une belle méthode de “décarbonage” de son énergie pour Cuba ! C’est donc bien après les Chinois qu’en ont les Américains à travers cette intervention spectaculaire au Venezuela. En imposant un embargo, les États-Unis ont permis à la Chine de mettre la main sur le pétrole du Venezuela.

Un pétrole lourd, difficile à utiliser

Mais si les États-Unis sont producteurs de pétrole eux-mêmes pourquoi veulent-ils celui du Venezuela ? Parce qu’ils produisent un pétrole très léger et qu’ils ont besoin d’un pétrole lourd pour leur raffinerie spécialisées dans le traitement de ce type d’hydrocarbures. Seulement la Chine aussi sait traiter ce pétrole. Ce qui n’est pas forcément le cas de Cuba, qui possède un pétrole similaire et l’utilise directement dans ses centrales électriques. Jusqu’alors, Cuba raffinait le pétrole vénézuélien pour pouvoir l’utiliser. La raffinerie construite par Chavez et Castro à Cuba à cet effet est malheureusement à l’arrêt, probablement pour les difficultés générales en matière d'industrie rencontrées dans le pays en ce moment. Finalement, il est peut-être plus avantageux d’échanger son pétrole contre du solaire avec les Chinois que d’importer un pétrole difficile à utiliser. Le manque de pétrole vénézuelien à Cuba ne constitue pas en soi une menace aussi impérieuse pour son économie que veut bien le faire entendre les Etats-Unis.

Cuba et le Venezuela

L’histoire des relations entre Cuba et le Venezuela depuis l’arrivée d’Hugo Chávez au pouvoir en 1999 est marquée par une alliance politique, économique et idéologique forte, souvent qualifiée de « fraternité bolivarienne ». 

Fidel Castro et Hugo Chavez

En 1999 c’est l’arrivée de Hugo Chávez à la présidence du Venezuela. Dès son élection, il s’inspire de la révolution cubaine et de Fidel Castro, qu’il considère comme un mentor. En 2000, les deux pays signent un accord de coopération énergétique. Le Venezuela commence à fournir du pétrole à Cuba à des conditions très avantageuses (paiements différés, taux préférentiels), en échange de l’envoi de médecins, d’enseignants et de conseillers cubains. 2004 est marquée par la création de l’ALBA (Alliance bolivarienne pour les Amériques), une initiative régionale promue par Chávez et Castro pour contrer l’influence des États-Unis en Amérique latine. L’ALBA vise à renforcer la coopération économique et sociale entre pays membres.

Entre 2005 et 2013, c’est pétrole contre services : Le Venezuela fournit jusqu’à 100 000 barils de pétrole par jour à Cuba, soit environ 60 % de ses besoins énergétiques. En échange, Cuba envoie des milliers de professionnels (médecins, infirmiers, professeurs) pour soutenir les missions sociales vénézuéliennes, comme Barrio Adentro (accès aux soins pour les quartiers pauvres). C’est aussi le moment où Cuba et le Venezuela s’allient contre les États-Unis, notamment après la tentative de coup d’État contre Chávez en 2002 et les sanctions américaines. Les deux pays lancent des projets industriels et agricoles, comme la production de médicaments génériques ou la modernisation des infrastructures.

Navire pétrolier entrant dans la baie de Santiago de Cuba

A la mort de Chávez, en 2013, Nicolás Maduro lui succède, mais le Venezuela entre dans une crise économique et politique profonde, aggravée par la chute des prix du pétrole en 2014. A partir de 2016, le Venezuela réduit ses livraisons de pétrole à Cuba, qui passe de 100 000 à environ 50 000 barils par jour. Cuba subit une crise énergétique et économique, mais maintient son soutien politique à Maduro, notamment face aux sanctions américaines et à la reconnaissance internationale de Juan Guaidó comme président par intérim en 2019. Cuba est accusé par les États-Unis et l’opposition vénézuélienne d’aider Maduro à maintenir son pouvoir, notamment via des conseillers en renseignement et en sécurité.

Depuis 2024, Cuba fait face à un déficit énergétique important, causé par le manque de production et d’importation du pétrole vénézuelien, mais aussi à cause de la vétusté de ces installations thermiques. Les importations mexicaines et russes ne suffisent pas à compenser ce manque. Le mixte énergétique avec le solaire est en marche, notamment grâce à la Chine. Les sanctions américaines contre les deux pays compliquent leurs échanges économiques, mais la relation reste symboliquement forte, même si son impact concret diminue avec les crises internes des deux pays.

Aujourd’hui l’économie cubaine dépend beaucoup moins du Venezuela qu’il y a 20 ans. La Chine, avec 20-25% des échanges - et même si elle ne fournit pas à priori d’hydrocarbure - est devenue le premier partenaire commercial. Puis dans l’ordre des partenaires principaux on trouve l’Union européenne, le Canada et finalement le Venezuela en quatrième position. La Russie et le Mexique, nouveaux partenaires pour le pétrole, viennent ensuite.

L'Amérique-Latine, le Venezuela et les Etats-Unis

La doctrine Monroe, depuis 1823, incite les Américains, et surtout leurs présidents, au conservatisme régional. L’Amérique aux Américains, voire LES Amériques aux Américains… du nord. Il s’agit donc d’écarter du continent toute initiative non américaine et à la fois de prendre le contrôle sur “toute” l’Amérique, au nom des entreprises nord-américaines. C’est comme la conquête de l’ouest, mais vers le sud.

William McKinley, président des Etats-Unis 1897-1901

En 1898, c’est cette même logique Monroe qui a incité le président William McKinley à annexer Cuba et acheter Porto-Rico dans une guerre lancée contre l’Espagne. A l’époque c’est l’or blanc, le sucre, qui attira les intérêts nord-américains. A cette même époque, les Etats-Unis “invente” le Panama comme pays, et annexe militairement la zone ce qui leur permet de creuser le canal tranquillement pour leurs intérêts marchands. Ils en garderont la concession jusqu’en 1976, et ne le céderont effectivement qu’en 1999.

La doctrine Monroe a été brandie par Donald Trump (et d’autres présidents avant lui) pour la capture de Nicolás Maduro au Venezuela. Pourtant cette doctrine, qui tire son nom de James Monroe, n’a à l’origine pas grand chose à voir avec ce qu’on lui fait dire aujourd’hui. 

Explication dans la video Instagram (visble sans se connecter, ni s'inscrire).

Après la seconde guerre mondiale, on ressort Monroe pour faciliter l’expansion des entreprises américaines avec le prétexte de la chasse lancée contre les communistes. C’est le tour du Guatemala d’en faire les frais, pour les bananes et les fruits en général de la United Fruit Company, influente entreprise de l’époque, qui a d’ailleurs inspiré le terme de république bananière. Cuba, son sucre, était sur la liste des pays à reprendre, mais on connaît la suite…

Aujourd’hui l’histoire entre le Venezuela et les Etats-Unis se répète, ou plutôt, la doctrine Monroe et ses méthodes sont plus que jamais d’actualité.

Dès 1910, lors de la première vague d’emprise étasunienne sur le sud, le président du Venezuela, Juan Gomez offre des concessions très importantes pour le forage de son pétrole aux entreprises nord-américaines de l’époque. C’est ainsi que dans les années 30, le Venezuela pèse 10% de la production mondiale. 30 ans plus tard, les américains gagnent plus de dividendes avec leurs entreprises pétrolières du Venezuela qu’avec l’ensemble de leurs investissements dans le reste du monde, toute activité confondue. Les Etats-Unis prélèvent les richesses du Venezuela en toute impunité, grâce aux différents présidents qui se succèdent y trouvant leur compte également, ceci bien sûr au grand détriment de la population vénézuélienne. C’est le président Juan Pablo Perez, dans les années 60, qui commencera à remettre en question ces inégalités subies par son pays, en tentant d'équilibrer les conditions commerciales, pour le Venezuela, mais aussi pour le reste de l’Amérique-Latine et même plus largement dans le monde grâce notamment à la création de l’OPEP (Organisation des pays producteurs de pétrole). C’est ainsi que dans les années 70, la nationalisation des entreprises pétrolières sonne le glas de l'âge d’or américain au Venezuela. Probablement que Trump s’en souvient et qu’il veut “faire justice” en reprenant ce qu’il considère comme un vol envers l’économie américaine. La présidence de Chavez et son alliance avec Cuba dans les années 2000 ont renforcé l’indépendance du Venezuela vis-à-vis des entreprises américaines par la création notamment de l’entreprise d’exploitation pétrolière 100% vénézuélienne, PDVSA. Ce qui n’a fait que renforcer ce sentiment d’injustice chez les partisans de la doctrine Monroe dont Trump se proclame l’héritier. Mais ce qui a probablement le plus agacé le président Trump, c’est l’avancée lente mais sûre et régulière de la Chine sur SON continent. Entré par Cuba il y a une vingtaine d'années, le pays asiatique a pénétré durablement l’Amérique-Latine, se trouvant aujourd’hui parmi les principaux partenaires économiques de nombreux pays de la région.

Le Venezuela possède aujourd’hui la plus grande réserve de pétrole au monde, devant l’Arabie-Saoudite et l’Iran. Cela représente des 100aine de milliards de dollars en perspective. Pour atteindre ces gains spectaculaires, il suffit d'enlever un président réticent et de se mettre d’accord avec un autre de son choix, plus enclin à reprendre les négociations sur le pétrole, là où elles en étaient restées dans les années 50. Trump veut retrouver l'âge d’or des Etats-Unis, il le répète chaque fois qu’il en a l’occasion. Et pour lui, au-delà des gesticulations pour détourner l’attention, cet âge d’or est incarné par le business, les deal et l’argent vite gagné. Le pétrole vénézuelien dans ce sens fait partie intégrante du “Make America Great Again”. Maintenant, il reste à savoir si les vénézuéliens se laisseront faire. Passer d’une dictature à une annexion économique ne sera pas du goût de tout le monde.

Vénézuéliens célébrant à l'obélisque de Buenos Aires, le 4 janvier 2026 

Cubanía

Cubanía s’efforce de retranscrire, que ce soit par l’image, le son, ou l’écrit, la vie quotidienne de La Havane et de Cuba à un public hétéroclite, curieux, intéressé, souvent non résidents. Toujours en dehors des grands débats politiques, économiques ou des thèmes couramment traités par les médias officiels, Cubanía souhaite au contraire faire témoigner les Cubains de tous les jours, la société dans son organisation actuelle, à travers des lieux, des traditions, des expressions culturelles parfois méconnues.

tous les articles

Vous aimerez aussi