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Carlos Lechuga et le cinéma indépendent à Cuba

« Le cinéma indépendant cubain est une réalité, tout le monde le sait »

Auteur:
Michel Hernández
Date de publication / actualisation:
8 octobre 2019

Le cinéma indépendant cubain a indéniablement enrichi le panorama cinématographique de l’île. Pourtant, ce cinéma ne se produit pas sans obstacles. Dans un pays où l’industrie du film fut pendant longtemps subventionnée et monopolisée par l’institution étatique l’ICAIC, ces nouvelles productions peuvent faire polémique. Cette création plus autonome oscille sans cesse entre reconnaissance et répression.

OnCuba publie un interview avec Carlos Lechuga, un des réalisateurs indépendants de l’île et témoin direct de cette réalité parfois compliquée. Connu pour ses films critiques de la situation cubaine, Melaza et Santa y Andrés—dont la censure a fait beaucoup de bruit— Lechuga partage dans cet article son expérience comme cinéaste cubain en marge des institutions... 

Carlos Lechuga, 36 ans, est l’un des jeunes cinéastes dont l’œuvre peut être considérée comme l’une des plus importantes à Cuba à l’heure actuelle. Son premier long métrage, Melaza, est lancé en 2012, alors que le deuxième, le controversé Santa y Andrés sort quatre ans plus tard. 

Lechuga, qui a réalisé son œuvre d’une manière indépendante, jouit du prestige au sein du circuit cinématographique international. Bien qu’il ait souffert la douleur des incompréhensions et de la censure, il continue de défendre l’idée selon laquelle les films cubains doivent constituer une chronique du pays et raconter des histoires, aussi bouleversantes soient-elles. 

Le réalisateur, dont le travail tend à se consolider dans le cadre du dénommé cinéma d’auteur, est en train de préparer son troisième film, Vicenta B, sur fond autobiographique. Dans cette interview exclusive accordée à OnCuba, Lechuga parle de ce projet, ainsi que des controverses à propos de ses autres films et du dit cinéma indépendant.

Quelle est l’idée qui sous-tend la genèse de Vicenta B. ?

Celle de faire un film qui aborde la crise existentielle d’une femme noire. Dans la plupart des cas, les femmes caribéennes ou africaines portées à l’écran se heurtent en général à des problèmes réels, matériels. Des sujets tels que « le silence de Dieu » ou « l’incommunicabilité familiale » sont presque toujours réservés aux films réalisés dans le premier monde. Mais ils sont universels et ne concernent donc pas seulement les personnes de la race blanche.

Où en êtes-vous dans le développement du projet ?

Vicenta B. est mon troisième film, mais pour moi c’est comme s’il s’agissait de ma première réalisation. Dans le cas de Melaza et de Santa y Andrés, j’avais un besoin pressant et une envie énorme de dénoncer certains faits. J’étais dans une sorte de transe. J’essayais de raconter des histoires et je reléguais au second plan beaucoup d’éléments comme l’atmosphère, le mystère, l’aspect visuel. 

Ce nouveau film m’a permis d’atteindre un niveau de maturité plus élevé. Moi et ma productrice, Claudia Calviño, avons décidé de prendre tout le temps nécessaire pour faire un film plus ambitieux qui me permettrait d’employer des ressources que je n’ai jamais utilisées auparavant comme réalisateur. 

Vicenta B. est un projet qui va faire une différence par rapport à mes films précédents. Nous construisons l’histoire depuis trois ans et nous avons voulu prendre le temps nécessaire pour mettre au point un scénario solide.

Pour y parvenir, à ce stade de développement du projet, nous avons participé à plusieurs cours et rencontres de l’industrie, ce qui nous a beaucoup aidés. Le projet a été analysé par de grands professionnels du cinéma, dont Luis Miñarro, Marisa Paredes, et des membres du conseil consultatif de Sundance, Ibermedia et Eave. Nous comptons sur le soutien de bons alliés comme coproducteurs. 

En outre, nous sommes intéressés à compter sur Haydée Milanés pour interpréter quelques chansons.

Nous sommes encore au stade de développement du film. Nous allons bénéficier du fonds GO CUBA, entre autres choses qui ne peuvent pas être révélés pour l’instant. Le tournage commencera bientôt et nous pensons que la première aura lieu dans le deuxième semestre de 2021.

Santa y Andrés a marqué un tournant décisif dans la création audiovisuelle contemporaine à Cuba. Pourquoi as-tu tourné une histoire semblable ?

Après avoir parlé inlassablement du même sujet, je suis peu enclin à discuter de Santa y Andrés. Je dois nonobstant souligner que les réactions les plus sincères par rapport au film ont eu lieu avant qu’il ait été censuré et que c’est aussi à cette époque-là où j’ai éprouvé ma plus grande satisfaction comme cinéaste.

Le film est sorti à Toronto, puis à Saint-Sébastien. La réaction de l’audience, même sans connaître le sens profond, a été favorable. Les faits que nous connaissons tous ont eu lieu par la suite et les spectateurs étaient moins innocents car ils en étaient au courant.

Carlos Lechuga avec les acteurs de Santa y Andrés

À mon avis, le film occupera dans le temps la place qui lui revient. Peut-être d’ici dix ans personne ne s’en souviendra ou l’œuvre aura perdu sa capacité d’émouvoir. Je ne sais pas. J’ai pris la décision de tourner ce scénario car mon flair me disait que c’était une bonne histoire.

Tout a commencé lors de la première de Melaza au Festival de cinéma de La Havane. Certains fonctionnaires de l’Institut du cinéma à l’époque ont exprimé leurs réserves à l’égard du film, ce qui signifiait en réalité une sorte de censure. Nous avons reçu des appels téléphoniques un peu bizarres nous conseillant de faire quelques changements. Nous ne disposions pas des ressources nécessaires à cette fin et les choses n’ont pas dégénéré.

Le film a été visionné dans d’autres pays et une année plus tard il a été à l’affiche du Multicine Infanta pendant cinq jours. Pour rassasier ma curiosité, j’ai commencé alors à faire des recherches sur la censure à Cuba et c’est ainsi que l’idée de tourner Santa y Andrés a pris graduellement forme. Un bon nombre d’artistes ont constitué ma source d’inspiration. Mais le plus important c’est qu’une image me tournait dans la tête, celle d’une femme qui chargeait une chaise alors qu’elle se dirigeait vers une maison où elle allait surveiller quelqu’un.

Quel objectif poursuivait le film ?

Je ne poursuivais pas un objectif particulier. Je ne pensais pas à cela au début. Je n’avais qu’une idée qui serait, à mon avis, le sujet d’un bon film. À l’instar d’un musicien qui compose une bonne chanson, on travaille et on attend le résultat. Je me suis ensuite rendu compte que le film parlait d’amour et des idées politiques extrêmes qui peuvent parfois provoquer une séparation.

Du point de vue esthétique, je voulais raconter l’histoire de deux personnes très différentes qui décident d’enrichir leurs points communs et laisser de côté leurs désaccords.

Le film parle aussi de la haine et de sa capacité de nous séparer. Mais, au stade où je me trouve aujourd’hui, il serait naïf de penser qu’un film peut changer le monde. Il pourra tout au plus changer certains individus au niveau personnel. 

Carlos Lechuga et l'équipe de tournage de Melaza

Crois-tu que les personnes qui ont empêché la projection du film l’ont compris ?

Certains, oui. Je me souviens de deux personnes qui ont beaucoup aimé le jeu de Lola Amores et le personnage de Santa, alors que d’autres étaient à mon avis prédisposés et savaient d’avance qu’ils devaient dire non et mettre leur veto aux projections.

Une personnalité très importante a qualifié le film d’œuvre d’art, tout en ajoutant que celui-ci abordait des sujets tabous. Autrement dit, le film ne suivait pas les lignes de la politique culturel cubaine (…) Je sais, cependant, que nombre de ceux qui ont empêché la projection, ont visionné le film dans la solitude de leur foyer.

Comment a évolué ta manière d’interpréter la réalité cubaine après Melaza ?

Je n’ai pas changé, mais je suis moins innocent et plus savant. Le processus de censure m’a fait découvrir de nouveaux volets de la réalité cubaine. Je suis très satisfait de tout ce que j’ai fait jusqu’à présent, et je crois maintenant que je regarde autrement les choses, tout ce qui se passe autour de moi.

La réalité a aussi changé un peu et ce serait une erreur de continuer d’aborder les mêmes sujets ou de le faire du point de vue esthétique. D’où que Vicenta B. soit un film différent.

Quelle est ta définition de cinéma indépendant ? Peut-on vraiment parler de cette modalité à Cuba ? 

Lorsqu’on parle de cinéma indépendant, on fait allusion à tous ces films qui, d’une manière ou d’une autre, sont réalisés en marge des circuits de production habituels. Au début, cette dénomination s’appliquait au cinéma étasunien réalisé hors du système hollywoodien. Cette définition est aujourd’hui plus large et l’on peut déjà parler d’un cinéma indépendant argentin, roumain, cubain… 

À mon avis, le cinéma indépendant est une réalité à Cuba. Mes films ont été réalisés à titre indépendant. Certes, la tâche n’est pas du tout facile, mais elle vaut la peine.

Le cinéma indépendant cubain est un terme utilisé pour faire allusion aux œuvres réalisées en dehors du cadre de l’ICAIC (Institut cubain de l’art et de l’industrie cinématographiques), de l’ICRT (Institut cubain de radio‑télévision) et de toute autre institution publique.

Moi, par exemple, je me réjouis à la pensée que l’État n’a rien investi dans mes films. Notre pays traverse une crise et l’argent dépensé dans un film n’est presque jamais récupéré, car les prix des tickets d’entrée aux salles de cinéma à Cuba sont dérisoires.

Je me sentirais un peu gêné de tourner une superproduction financée par le gouvernement. Au cas où le film serait un navet l’argent ne pourrait pas être récupéré et, du point de vue esthétique, le film n’aurait non plus aucune valeur. Cela représenterait une dépense pour un pays qui a besoin de cet argent pour couvrir des besoins plus impérieux.

La démocratisation des technologies a facilité la tâche du cinéaste. Aujourd’hui, n’importe qui peut réaliser un film et le télécharger sur Internet. Mais pour le projeter dans une salle de cinéma, vous aurez besoin d’une autorisation.

Comme on le sait, on fait du cinéma indépendant à Cuba. Or, une chose est certaine, et c’est que quelques personnes malintentionnées qui jouissent d’un certain pouvoir ou d’influence s’efforcent constamment de le dévaloriser ou de le diaboliser.

Le pays compte deux écoles de cinéma dont sont diplômés chaque année un grand nombre de jeunes cinéastes qui, pour la plupart, se consacrent d’abord au cinéma indépendant.

En 1990, ces jeunes cinéastes qui avaient envie de tourner devaient se procurer des films de format 35 mm. Ils étaient aussi obligés de trouver un laboratoire. Aujourd’hui, grâce aux nouvelles technologies, il est plus facile de tourner un film.

Les cinéastes indépendants ne veulent que réaliser leur œuvre. Je ne connais personne dont la raison d’être ou de vivre soit celle d’offenser Alfredo Guevara, Tomás Gutièrrez Alea ou Humberto Solás. Les gens veulent seulement réaliser leurs films tranquillement. Personne ne veut ni effacer le passé, ni renier aucun des grands films

C’est très emmerdant que quelqu’un qui ne sait rien sur le cinéma dise du mal de vous à la télévision.

D’aucuns font appel aux stratégies démodées selon lesquelles le cinéma indépendant est financé par la CIA et que les jeunes présentent ces films aux festivals à l’étranger. Attention, il serait naïf de penser qu’un agent de la CIA vous attend derrière une colonne, une enveloppe dans la main, pour financer un film comme Melaza ou Santa y Andrés.

Ces films, même s’ils sont critiques, surgissent de l’esprit de réalisateurs qui étudient, qui lisent, qui vivent et qui respirent ce pays. Des gens cultivés, qui savent penser par eux-mêmes.

Écoute, Melaza et Santa y Andrés sont des films qui ont gagné des prix dans la catégorie scénario et cet argent a été utilisé dans la production. Si j’avais le soutien de quelqu’un de la CIA, qui me donnerait de l’argent, je mènerais une meilleure vie.

À ton avis, quels sont les vertus des jeunes réalisateurs cubains ?

Essayer de filmer n’importe comment et à tout prix, contre vents et marées. Leurs vertus sont la force, la persévérance et l’originalité. Quand on n’obtient rien facilement, ces vertus peuvent constituer la cheville ouvrière. 

T’identifies-tu avec les gens de ta génération ?

Avec certains, surtout avec les plus jeunes. Il est très difficile de s’identifier avec bien d’autres.

À ton avis, existe-t-il à Cuba aujourd’hui une place pour des films qui remettent en question la réalité environnante ?

Oui, ça dépend, d’une part, de l’approche et, de l’autre, du respect des limites établies.

traducteur:

Fernández & Reyes

OnCuba

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